Le développement fulgurant de l’intelligence artificielle transforme nos usages, nos habitudes, et jusqu’à la manière de prendre soin de nous. Un article du Harvard Business Review publié en avril 2025 propose d’en examiner les usages majoritaires.

« La thérapie est devenue le nouvel usage principal. Deux autres nouveaux usages figurent désormais dans le top 5 : “organiser ma vie” et “trouver un sens”. Ces trois usages reflètent une recherche d’accomplissement de soi, marquant un glissement au cours de l’année écoulée des applications techniques vers des usages plus émotionnels. »

— Harvard Business Review, avril 2025, image d’illustration (copie partielle, ©HBR) :

 

En 2025, l’IA générative s’est installée dans notre quotidien avec une rapidité saisissante. Si ses premiers usages visaient la productivité, les récentes enquêtes révèlent un tournant. Trois fonctions dominent désormais dans les usages grand public : accompagnement thérapeutique, organisation personnelle et surtout… trouver du sens.

Ce dernier point interpelle, il ne s’agit plus seulement d’interroger un outil performant, mais d’en appeler à un interlocuteur affectif. Trouver du sens ! Voilà le tableau posé, celui que l’on n’avait jamais vu ailleurs que dans les films de science-fiction : une silhouette sombre courbée devant l’écran lumineux, un sujet perdu dans un monde déshumanisé qui glisse une pièce dans la machine pour commander quelques instants d’attention, pour retrouver la mécanique d’un semblant maternel qui lui glisserait à l’oreille deux ou trois mots réconfortants (A.I. de Steven Spielberg en 2001). Le manque affectif qui enrobe l’absence encore plus profonde, plus douloureuse : le trou béant du vide existentiel.

Un écran de projection

En cherchant à se sentir compris par une IA, le sujet contemporain semble adresser un désir silencieux : un désir d’écoute sans résistance, immédiate, disponible, infiniment présente. L’IA devient alors un miroir émotionnel idéalement calibré.

Ce désir ne vient pas de nulle part, il s’inscrit dans un contexte plus vaste : celui d’une crise des repères, d’un effondrement des grands récits collectifs et d’une atomisation croissante des liens sociaux. Le sujet contemporain, saturé d’informations, hyperconnecté, souvent solitaire, se tourne vers un objet technique pour dire ce qu’il ne peut ou ne sait plus adresser à un autre humain.

Il ne s’agit plus tant de demander conseil que de simuler une écoute, de créer l’illusion d’un interlocuteur toujours disponible, toujours bienveillant, jamais en défaut. L’IA devient ici un miroir sans trouble, un Autre sans faille, un contenant neutre pour des affects parfois indicibles. Ce faisant, elle participe à un déplacement du cadre de la subjectivation : non plus par la parole dans la rencontre, mais par la production de réponses instantanées, adaptatives, émotionnellement calibrées.

Mais que reste-t-il de l’altérité quand la réponse est parfaitement ajustée à la demande ? Lorsque le reflet nous conforte sans jamais nous bousculer ? Comme sur les réseaux sociaux où l’algorithme valide les attentes de l’utilisateur, l’IA tend à confiner dans une boucle de confirmation où l’on ne rencontre plus jamais l’autre, mais seulement soi-même sous une forme optimisée.

Ce glissement d’une rencontre à une validation mérite attention. Car dans la dynamique psychique, c’est souvent l’écart, l’inattendu, qui ouvre à une transformation.

L’objet IA

On pourrait être tenté de rapprocher l’usage de l’IA de la notion d’objet transitionnel, cet objet tiers qui soutient l’enfant dans la traversée vers l’autonomie. Mais une différence essentielle s’impose : l’objet transitionnel prépare à la perte, à la séparation, à l’entrée dans la réalité symbolique, alors que l’IA ne confronte jamais au manque. Elle rassure, comble, stabilise. Elle propose un confort émotionnel immédiat, sans délai, sans surprise. Là où l’objet transitionnel ouvre à la symbolisation, l’IA tend à figer une image du moi tout en préservant l’illusion de contrôle.

Pour autant, se sentir compris n’est pas une fin en soi, et l’échange verbal ne vaut que dans ce que la parole fait advenir, ce qu’elle ouvre d’inconnu, de troublé, de possible.

Le rêve d’instantané

Le succès de l’IA dans les usages psychiques résonne comme le symptôme d’un effacement des perspectives. Il révèle une mutation anthropologique : la difficulté croissante à tolérer l’incertitude, le manque, l’incomplétude. Dans une époque marquée par la vitesse, l’immédiateté et la performance de soi, la souffrance psychique est souvent vécue comme une erreur à corriger, plutôt qu’un symptôme à entendre. Là où le soin implique un détour, un effort, une remise en cause, l’IA propose un raccourci séduisant.

Dans le miroir parfait de l’IA, aucun envers, aucun hors-champ, pas de conflit, pas de silence. Rien ne vient faire vaciller l’image.

Pourtant, changer de regard, c’est accepter de voir autrement depuis un autre lieu en soi. C’est entrer dans un processus, incorporer notre capacité à nous déplacer sans certitude d’un but absolu.

Les limites de la simulation

Transfert, parole, altérité n’agissent que dans l’expérience d’un espace où quelque chose peut se dire autrement, où le sujet peut entendre ce qu’il ne savait pas qu’il portait. C’est précisément dans le doute, le silence, la résistance, même le malentendu, que peut émerger une possible interprétation qui fera sens pour le sujet, pour lui et pour personne d’autre.

Alors que le psychanalyste soutient une parole en devenir, une parole hésitante qui dit à demi-mot, l’IA ne doute pas, elle ne peut que réagir à la demande envoyée sous forme d’un prompt. Elle laisse le sujet passif, dans l’attente d’une réponse structurée et structurante à sa question, dans les termes qu’il a formulés. Au fond, il croit qu’on lui parle alors qu’il n’entend que l’écho de sa demande, l’illusion d’un autre.

Il ne s’agit pas d’opposer l’IA à la psychanalyse dans une logique de concurrence. Il s’agit de redire la valeur d’un soin qui ne vise pas l’efficience, mais l’émergence d’un sujet. Un soin qui prend le temps, accepte l’opacité, la complexité et fait place au manque.

L’espace d’un moment

L’évolution des usages de l’IA en santé mentale nous donne l’occasion d’entendre de nouvelles formes de demande. Ce déplacement du monde vers soi visible dans les usages numériques traduit une mutation culturelle : un besoin de recentrage, peut-être. Mais aussi une tendance à réduire la subjectivité à une somme de données émotionnelles.

L’IA est peut-être autant un outil qu’un miroir : elle reflète nos manques, nos espoirs, nos fuites. Face à l’image qu’elle nous renvoie, forcément un peu plate, un peu figée, nous ne voulons pas rester spectateurs, nous marquons un pas de côté, un léger décalage qui brise instantanément le quatrième mur en réaffirmant la valeur d’une écoute qui ne tourne pas en boucle mais qui ouvre à la possibilité d’autre chose.

Olivier Verrat