Sigmund Freud, la psychanalyse le sacré

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A une époque pas trop éloignée, nous avons assisté au succès d’un cri qui s’est rapidement transformé dans la plus grande atrocité de toute l’histoire de la civilisation. L’époque où une nation enflammée s’attribua l’épithète de “race pure”. Je conserve toujours dans ma mémoire ces “incroyables” témoignages de haine et de mort entendues dans un journal télévisé et qui impliquèrent directement certains membres juifs de ma famille. Il s’agit de cette inquiétante déclaration relâchée par un des plus éloquents survivants du camp de concentration d’Auschwitz, le Prix Nobel de la paix Elie Wiesel: “Il ne m’a jamais été donné de voir un Bien absolu ou quelque chose qui puisse être défini comme tel, mais le Mal absolu, si: Auschwitz était l’enfer!”

Wiesel tente d’exprimer l’inexprimable de ce qu’il a vécu, lui, ainsi que des millions d’autres personnes, pendant sa permanence à Auschwitz. Sigmund Freud, malgré les réserves typiques des juifs de la seconde motié du XVIII siècle, commença à entrevoir assez clairement cet enfer inscrit dans la nature humaine, ces tendances néfastes et imprévisibles de destructivité et d’autodestructivité. Déjà vers la fin de la première guerre mondiale des premières réflexions à ce sujet se frayèrent un chemin qui donneront naissance par la suite, en 1921, au concept de pulsion de mort dans l’oeuvre Au delà du principe de plaisir. La pulsion de mort est inextricablement liée à son contraire, la pulsion de vie, les deux formant la libido, moteur du psychisme qui plonge l’homme dans une condition existentielle de conflictualité.

En 1943 le psychanalyste autrichien Walter C. Langer envoya aux services secrets de Washington une lettre dans laquelle étaient dénoncées les “infernales pulsions” animant le projet criminel d’Adolf Hitler. Le nazisme et le fachisme furent, dans leur exigences obsessionnelles de contrôle, des énnemis de la psychanalyse. Freud prévoyait que sa “créature” aurait été jugée avec mépris et cataloguée comme “science juive”. L’Histoire montre qu’il ne s’agissait point d’une expréssion paranoiaque.

Si plus tard Wiesel écrivit La nuit, la psychanalyse de Freud s’aventurait déja dans le crépuscule des aspects conflictuels de la nature humaine, mais en espérant tout de même y trouver une aube. La psychanalyse une science juive? Il serait certainement réductif de la considérer ainsi. Freud voulait en faire, au contraire, une science universelle et l’accompagna d’une robuste épistémologie qui aujourd’hui encore, même confrontée aux acquis des neurosciences, n’a rien perdu de sa rigueur.

Sa fille, Anna Freud, dans son message de conclusion à l’inauguration du Sigmund Freud Center de l’Hebrew University, répondait ainsi à des interlocuteurs qui affirmaient que la psychanalyse était une science juive: “dans les circonstances actuelles, ces commentaires méprisants assument les caractères d’un titre d’honneur”.

Mais au delà de l’aspect scientifique, je voudrais ici me concentrer sur le background culturel d’une discipline qui a permis de découvrir les lois irrationnelles gouvernant l’inconscient des hommes. Cette discipline est le fruit d’un chercheur qui s’est toujours déclaré athée, mais qui fut néanmoins, par sa culture familiale, véritablement imbévu d’hébraïsme. Les ressemblances entre la théorie psychanalytique et certains passages des textes sacrés de l’hébraÏsme sont frappantes. J’ai récemment eu le plaisir d’assister à une conférence sur La Cabala et les quatre mondes de la guérison tenue par le Dr, Daniela Abravanel de la Communeauté juive de Trieste, spécialiste de l’interprétation du Talmud, de la Torah et de la Kabbale. Celle ci a montré que l’hébraïsme n’est pas uniquement une religion, mais détient aussi un coté proprement scientifique, au sens ancien du terme. N’oublions pas non plus que les proches ancêtres de Freud appartenaient à la culture hassidique. Son grand père paternel était meme rabbin, tandis que son père, Iacov, connaissait par coeur tous les rituels de la tradition juive qu’il ne manquait pas d’enseigner à ses enfants. Il nous faut admettre, que cela plaise ou non, que la science de l’inconscient a largement puisé à la source des textes sacrés du judaïsme. Freud même, dans son autobiographie de 1924, écrivit:

“J’étais comme dominé par une faim de connaissance (…) L’étude précoce et approfondie de l’histoire biblique, entamée dès que je fus en âge de lire, a eu un poids significatif dans la détermination de mes intérêts ultérieurs…”

Et encore, dans le chapitre VII de La science des rêves:

“Dans notre mode d’interprétation nous avons accordé intérêt à chaque expression linguistique présente dans le rêve (…) nous avons respecté également les manques à l’intérieur de ces expressions. En sommes, nous avons traité comme un texte sacré ce que maints auteurs considèrent encore comme une improvisation…”

Notons également que Freud ainsi que tous les collègues qui se réunissaient le mercredi dans sa demeure à Vienne provenaient de l’Europe de l’Est, n’étaient pas assimilés et presque tous avaient une érudition hassidique. Le hassidisme caractérise la dernière phase
de la mystique hébraïque. Son territoire d’origine est l’Ukraine et la Pologne du XVIII siècle, pays d’où provenaient les ancetres de Freud. Ce mouvement mystique, tant extraordinaire que révolutionnaire, a été fondé par Yishrael Balschem. Son prédicateur plus fameux est Maggid de Meseritz, une ville située entre la Pologne et la Lituanie. Selon le psychanalyste jungien Siegmund Hurwitz, c’est a Maggid que devrait revenir le mérite d’avoir élaboré en premier le concept d’inconscient, avant Freud et Jung.

C’est avec la redécouverte de la valeur de la parole (Davar en hébreu) que Freud défia son propre contexte académique constitué par des médecins rationnalistes. Il substitua le microscope et l’observation objectivante par la parole et l’écoute. Aucun appareil n’est éfficace pour décoder les symptômes de l’hystérie, celle-ci étant dépourvue de cause organique. Les symptômes hystériques sont, au contraire, à lire comme des métaphores. Il s’agissait donc bien là d’une révolution de paradigme scientifique qui s’opposait aux modeles en vigueur dans le laboratoire de physiologie de Helmohtz et dans le laboratoire de psychologie expérimentale de Wundt. L’avis du médecin viennois à tel sujet est sans appel:

“Si nous voulons traiter une bonne partie des troubles psychiques ou somatiques il nous faut un autres moyen. Ce moyen est surtout la parole. La maladie psychique doit partir de l’ȃme car psyché signifie incontestablement ȃme…”

C’est justement par cette vision innovante qu’est célébré le paradoxe scientifique du premier psychanalyste de l’Histoire. Ce paradoxe consiste dans le fait de convoquer les mêmes méthodologies linguistiques habilement utilisées par les commentateurs des textes sacrés afin d’inventer une nouvelle démarche scientifique, une nouvelle approche à la connaissance de la psyché. A’ tel propos rappelons nous des paroles du rabbin L. Kushner: “…le texte sacré c’est toi qui lit ces lignes” (L. Kushner, Giuntina 1994).

Personnellement, et en tant que membre cofondateur de l’Association des Psychanalystes Européens, je trouve que la psychanalyse a toujours conservé une sorte de “sacralité” qui doit être entendue et défendue surtout dans sa dimension démocratique et laïque. Notre discipline doit continuer à rester en dehors des idéologies académiques et politiques en générale. Elle se doit de conserver la nature laïque et l’indépendance pour lesquelles elle a toujours lutté et grȃce auxquelles elle ne s’est jamais laissée réduire par la nosographie psychiatrique. Ceci afin d’empêcher qu’une science aux effets subversifs ne finisse par tomber dans le chaudron des psychothérapies techniques par le biais d’une volonté de légalité totalement déplacée dont les fins mériteraient probablement d’être mieux analysés.

par Giovanni Allotta

Traduit de l’italien par Antoine Fratini