Retour à l’animisme

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Note de lecture de Medici che incontrano gli spiriti[1] (A. Dubbini, Youcanprint, 2020)

Alberto Dubbini, professeur de Sciences Naturelles et expert en religions, a choisi de centrer son ouvrage autour des expériences de trois médecins hors du commun. Au fil des pages, ces histoires pourtant singulières laissent entrevoir des points en commun très significatifs qui éclairent le lecteur sur les pratiques thérapeutiques traditionnelles des peuples de l’Afrique centrale et de l’Amazonie péruvienne.

Piero Coppo est un ethnopsychiatre italien qui a vécu parmi les dogons du Mali et s’est intéressé de près à leur vision de la maladie et à leur système de soins. Initié par un guérisseur dogon, Coppo a su tirer de cette expérience un élargissement du point de vue par trop étroit de la psychiatrie et donc enrichissement professionnel évident.

Le concept clé de cet entretien est celui d’ « objet (matériel et immatériel) actif ». Par cette expression Coppo désigne finalement une forme de fétichisme très répandue chez les dogons et insiste sur la nature exclusivement culturelle des âmes et des esprits liés à ces objets. Ces entités n’auraient pas, selon lui, de réalité « en soi » et leurs pouvoirs thaumaturges dériveraient des significations symboliques qui leur sont accordées par la communauté. Le contexte socioculturel, c’est-à-dire l’ensemble de mythes, de rites, de croyances et la cosmovision caractérisant la vie d’une communauté, fournissent à ces « objets » leur efficacité symbolique au sens de C.L. Strauss.

Coppo va toutefois plus loin dans le processus de relativisation culturelle en cataloguant dans la catégorie des « objets actifs immatériels » jusqu’aux concepts issus des sciences. Il cite notamment la notion jungienne d’archétype. À tel propos, il semble ne pas se rendre compte du caractère d’universalité des archétypes. En effet, il est parfois bon de rappeler que C.G. Jung a toujours pris soin de ne pas influencer l’imagination spontanée et débordante de ses patients et de préciser qu’un archétype n’est pas une image symbolique, mais la structure et la dynamique inconsciente qui la caractérise et la sous tend. Nos analysants ignorent le plus souvent l’existence même de cette notion, mais leurs rêves, leurs fantaisies et délires montrent bien la permanence d’un telle structure qui se retrouve identique dans les mythes et les légendes des civilisations les plus éloignées.

Les exemples de maladies et de traitements dogons sont très intéressants d’un point de vue psychoanimiste. Le « vol d’âme » comme cause première de maladie y est central. L’âme, l’énergie vitale et ses qualités singulières, est pour les peuples premiers considérée comme le bien le plus précieux et déterminant pour leur santé psycho-physique et sociale. Les dogons, comme la plupart des peuples animistes, ont une conception de la santé développée, holiste, qui tient compte de toutes les dimensions s’intégrant à l’individu. Une conception élargie, donc, qui n’est pas sans rappeler la définition moderne qu’en donne l’OMS : un « état de bien être psychophysique et social ».

La seconde partie est dédiée à l’expérience de Rosa Giove, médecin péruvien que l’activité professionnelle a mis en contact avec de nombreux patients qui, issus de milieux pauvres, préfèrent souvent se fier à une médecine traditionnelle moins onéreuse, encore très vivante et imprégnée de racines animistes et « végétalistes » typiques de l’Amazonie. Dubbini se focalise ici particulièrement sur les propos tenus par Giove sur l’Ayahuasca, cette plante médicinale et sacrée utilisée depuis très longtemps par de nombreux peuples de l’Amazonie et dont la tradition a entouré de contextes d’ingestion et de pratiques rituelles abondamment testés. Giove met en garde contre les périls dérivant d’un « processus d’expropriation de la part d’une société consumériste » d’une pratique déliée de ses fondements initiatiques. Elle rappelle sa première expérience avec l’Ayahuasca quand, munie de ses instruments médicaux, elle voulu observer ses propres réactions et les interpréter à la lumière d’une approche scientifique et objectivante. Son attention se dirigea entièrement sur les données quantifiables : la pression sanguine, les battements du cœur, la fréquence respiratoire… Mais rien semblait se produire de bien éclatant en elle. Juste un rêve apparemment anodin dont elle ne garda qu’un vague souvenir. Un rêve qui pourtant se révéla par la suite une véritable vision offerte par la plante et qui finit par la guérir d’une phobie des chiens lui dérivant d’un trauma infantile dont sa conscience ne gardait aucune trace. À partir d’exemples comme celui-ci, on comprend finalement que l’ « intention » de la plante est superposable à la finalité de l’inconscient en tant que système fonctionnel[2] : permettre au sujet de dépasser ses blocages, d’affronter ses monstres et de vaincre ses résistances en demeurant sur un plan qui, pour être symbolique, n’en est pas moins efficace. En effet, les rêves placent fréquemment le sujet dans une situation critique mais apte à lui faire affronter ses névroses. Dans un tel contexte hautement symbolique et émotionnel, le changement devient possible. Cela explique qu’il y ait des rêves qui sont déjà, en soi et sans interprétation, thérapeutiques. Il n’est pas rare qu’un patient se réveille d’un tel songe avec la sensation d’être guéri sans même comprendre ce qu’il lui est arrivé. C’est aussi ce qui ce passait autrefois dans les rêves d’incubation vécus par les fidèles dans le temple d’Esculape a Epidaure.

Que l’inconscient soit ici identifié à une plante n’a en soi rien de surprenant car, comme l’approche psychoanimiste a maintes fois souligné, Psyché et Nature sont de tout temps intimement liées. C’est là un des points essentiels qui à mon avis émerge de ce témoignage également riche en exemples cliniques intéressants.

La troisième et ultime partie est consacrée à synthétiser, dans la limite du possible, l’expérience humaine et professionnelle très particulière de Jacques Mabit qui a travaillé en tant que médecin dans la même région péruvienne que Rosa Giove et qui a été initié par plusieurs curanderos locaux. Arrivé au Pérou, Mabit avait constaté que nombre de jeunes indigènes capturés par la consommation abusive de drogues allaient consulter des guérisseurs et que ceux-ci adaptaient leurs pratiques à la nouvelle pathologie grâce au concours de plantes désintoxicantes et psychoactives, comme l’ayahuasca. Il eut la possibilité de noter maintes fois que l’état modifié de conscience induit par cette plante, loin d’être négatif, peut au contraire se révéler très efficace du point de vue thérapeutique. Il souligne ici, une fois de plus, combien le chamanisme amazonien est redevable à l’usage ritualisé des plantes médicinales, tant dans sa dimension thérapeutique que dans celle religieuse et de relation à la Nature (par exemple pour favoriser une partie de chasse ou de pêche). Les indigènes vivent traditionnellement en constante interconnexion avec la Nature et le monde invisible qui s’y exprime. Cette connexion est tellement fondamentale que nous pourrions même avancer l’hypothèse que c’est son manque qui produit chez les modernes ce dangereux engouement envers l’internet. Autrement dit, la dépendance souvent exagérée, voire pathologique, des réseaux sociaux pourrait s’expliquer par la surcompensation inconsciente d’une perte de connexion animique avec les êtres. Car c’est cette relation constructive avec l’au-delà qui fournit aux membres tribaux authentiques la sagesse ancestrale leur permettant de s’orienter et s’adapter de manière harmonieuse et efficace au monde. Il apparaît clairement que les peuples premiers d’Amazonie sont culturellement bien munis pour remédier aux difficultés psychologiques et pourvoir à une individuation qui ne saurait s’abstraire de la Nature.

Des considérations très intéressantes et qui peuvent même paraître surprenantes concernent les ponts que Mabit jette entre l’animisme et le christianisme. L’aversion de l’Église envers toute forme de pratiques et pensées renvoyant au paganisme est notoire. Pourtant, les parangons proposés par le médecin français, par exemple entre les esprits animistes et les anges et démons de la Bible, et entre les chamanes et les prêtres exorcistes sont, il me semble, tout à fait pertinents. Il aurait probablement été vain et même injuste pour un médecin qui a baigné depuis son enfance dans la culture catholique de faire tabula rasa de son bagage spirituel et de tenter d’opérer une simple conversion. C’est, hélas, une tentative que l’on observe souvent chez de nombreux « aventuriers » à l’esprit peu critique et enclin à l’exotisme.

À tel propos, il semble que l’angélologie soit revenue ces derniers temps à la mode, dans certains milieux New Age notamment. Il y a comme un besoin de redécouvrir certaines traditions du Passé qui puissent offrir une véritable expérience du numineux comme complément essentiel de la foi. Cette expérience du numineux est probablement ce qui fait la différence. C’est ce qui permet à Mabit de parler d’une réalité des esprits, contrairement à Coppo et à l’instar de Jung qui alla même jusqu’à parler de « réalité de l’âme » à propos de l’inconscient et de « psyché objective » quant aux archétypes.

En conclusion, un ouvrage particulièrement stimulant qui permet d’appréhender ces nombreux aspects des cultures et pratiques ancestrales pouvant enrichir et compléter la moderne vision du mal être et de la psychothérapie.


[1] Médecins qui rencontrent les esprits.

[2] C.G. Jung parle des fonctions spécifiques de l’inconscient, notamment la complémentarité, la compensation et la finalité.

Photo by Manyu Varma on Unsplash