Psychologie du héros ordinaire

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Les deux militaires américains et leur ami britannique qui ont sauvé les 550 passagers du Thalys Amsterdam-Paris en maîtrisant un homme lourdement armé ont reçu, cette semaine, la Légion d’Honneur. Cet acte de bravoure a fait d’eux de véritables héros. Réagir lorsqu’une personne est en danger, s’interposer entre un agresseur et sa victime… Adopter le bon comportement lors de situations exceptionnelles ou périlleuses n’est pas forcément aisé. Existe-t-il une personnalité type du « héros ordinaire » ou sommeille-t-il en chacun de nous ?

Qu’ils s’appellent Spencer Stone, Alek Skarlatos ou encore Lassana Bathily, ils ont tous en commun d’être devenus, suite à de tragiques évènements, des « héros ordinaires ». Les deux premiers, américains et militaires de formation, sont parvenus à éviter qu’une fusillade sanglante ne se produise, le 21 août 2015, dans le Thalys reliant Amsterdam à Paris, en maîtrisant l’assaillant. Le troisième, simple employé de l’Hyper Cacher attaqué en janvier 2015 à Vincennes, a sauvé pas moins de 10 personnes en leur permettant de se réfugier dans la chambre froide du magasin. Mais il y a également tous ces anonymes qui, chaque jour, se mettent parfois en danger pour défendre autrui : en s’interposant lors d’une agression dans les transports en commun, en sauvant un enfant de la noyade… Qui sont ces personnes qui, dans des situations périlleuses, parviennent à réagir rapidement et efficacement afin de protéger ou sauver autrui? Pour certains, tout ne serait qu’une question de courage, teinté d’un léger soupçon d’inconscience. Pour d’autres, l’altruisme constituerait le moteur essentiel de ces actes héroïques où l’on oublie son intérêt personnel au profit d’un bien plus général, celui de l’humanité au sens large. Et si être un « héros ordinaire » demandait un peu de tout cela en même temps ? Sommes-nous tous capables de nous révéler héroïques ou n’est-ce le fait que de certaines personnalités bien particulières ?

Frédéric Vincent est psychanalyste et sociologue, auteur du livre Le réenchantement initiatique du monde – Des mythes et des hommes (ed. Detrad, 2014). Selon lui, le héros mythique ou fictionnel habite en chacun de nous et est indissociable du héros ordinaire, qui peut se révéler lors de situations extraordinaires.

Comment expliquer que, lors d’une agression par exemple, personne ne réagisse parfois ?

Frédéric Vincent : Le trouble névrotique de chacun, la peur et l’angoisse, sont au centre de cette question. L’homme est incomplet. Il doit travailler sur lui et entreprendre un « processus d’individuation » afin de devenir un être « total », qui a réussi à harmoniser ses tensions intérieures. Or, notre pays, lui-même, est en proie à des névroses collectives, dont nous sommes le support. Il est difficile, dans ce contexte, de se réaliser au quotidien. Ces névroses collectives qui pèsent sur nous expliquent que nous n’agissons pas, parfois, lors d’une agression. C’est le poids de la peur collective qui va se cristalliser au sein d’une attitude d’évitement, de fermeture à l’autre, de refus de le considérer… Cette attitude antihéroïque résulte d’un individualisme exacerbé par une angoisse collective très puissante.

À l’inverse, qu’est-ce qui pousse certaines personnes, parfois seules, à s’interposer lors d’une agression ?

Frédéric Vincent : Chacun vit ce dilemme individuel et sociétal de façon différente. Néanmoins, un héros sommeille en chacun de nous et permet la résolution de ces conflits. C’est l’idéal du héros mythique ou imaginaire : Hercule, Achille ou plus récemment Batman, Harry Potter… La clinique jungienne, à l’opposé de la pensée cartésienne, estime que cet imaginaire a un impact très fort sur notre façon d’être, d’agir et de réagir. La question essentielle qui entoure les héros ordinaires est de savoir quelles ont été leurs influences imaginaires, leurs lectures de jeunesse par exemple. La pratique de certains sports, comme les arts martiaux, sont une voie d’individuation, qui permet de canaliser le stress et la peur. Faire de la boxe, ou du judo, facilite l’émergence du « héros ordinaire » car ces pratiques permettent un passage plus facile entre le quotidien – ce qui est connu – et l’exceptionnel – l’inconnu -. Si rien ne remplace cette expérience et cet entraînement, face aux situations périlleuses, notre imaginaire peut également nous aider à évaluer certaines ripostes. C’est ici que réside le héros en chacun de nous.

Agir en héros, est-ce véritablement une question d’altruisme ? Ou n’est-ce pas une quête narcissique ?

Frédéric Vincent : Pour Jung, la coïncidence des opposés est essentielle. Pourquoi choisir alors que l’on peut avoir les deux ? La voie héroïque permet de s’accomplir soi-même, mais aussi d’appartenir à une tribu, d’intégrer un groupe. Quelque chose qui va au-delà du moi individuel. En France, et dans de nombreux pays occidentaux, l’isolement et la solitude sont souvent le prix à payer de l’individualisme. Mais si l’on regarde les modèles qui nous sont présentés dans la culture, les films ou séries par exemple, l’individualisme est assez peu valorisé. L’idéal, c’est un retour vers la communauté, au tribal. On ne peut être un héros qu’au sein d’un groupe, d’une communauté, d’un ensemble. La récompense narcissique ne peut s’effectuer que si l’autre me voit agir de façon héroïque et altruiste.

Comment expliquer l’engouement populaire, quasi intemporel, pour « les héros du quotidien » ?

Frédéric Vincent : Depuis que l’homme est, l’archétype du héros a toujours existé. Ce modèle mental permet de faire face aux situations extrêmes. Ce qui plait dans la figure du « héros du quotidien », c’est la projection de l’individu complet et réalisé, qui pourrait, tout compte fait, être moi. Aujourd’hui, cet engouement pour le héros est certainement exacerbé par les nouvelles technologies, car elles permettent de se connecter à tous les mythes culturels du monde. Les figures du héros ordinaire se multiplient : ici les deux militaires du Thalys ou l’employé de l’Hyper Cacher, là-bas, l’homme ou la femme qui sauve un enfant en Inde, celui ou celle qui se sacrifie pour protéger des personnes en danger en Afrique… L’image du héros est finalement beaucoup plus accessible qu’avant. C’est un signe positif, surtout si cela permet, dans une certaine mesure, de guérir les troubles névrotiques de plus en plus présents au sein de nos sociétés.

Propos recueillis par Lucien Fauvernier pour « Psychologies Magazine »

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