Le psy au bucher – Entretien

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Entretien avecl’auteur de La psychanalyse au bûcher. De nouvelles sorcières pour de nouveaux inquisiteurs? (Edilivre, Paris, 2020)

L’auteur exerce la psychanalyse en Italie depuis plus de vingt cinq ans. Il est Vice Président de l’Association des Psychanalystes Européens, membre de l’Académie Européenne Interdisciplinaire des Sciences et de la New York Academy of Sciences.

La rédaction : Antoine Fratini, vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages psychanalytiques en Italie. Pourquoi avez-vous choisi de publier en France cet ouvrage, plutôt polémique, concernant la réglementation du champ Psy?

L’auteur : Il serait plus juste de dire que ce livre entend répondre aux nombreuses polémiques qui n’ont jamais cessé de toucher la psychanalyse de ses origines à nos jours et que résume l’expression Freud wars désormais couramment employée. C’est que la psychanalyse est en effet attaquée de partout et ces derniers temps nous avons assisté à une montée du ton de ses détracteurs. Depuis la parution du Livre noir de la psychanalyse il convient de se demander d’où provient cette agressivité envers la science de l’inconscient. Récemment une collègue italienne a été poursuivie en justice car une de ses analysantes lui a reproché de s’être limité à l’écouter sans intervenir directement sur ses symptômes et sans l’avoir « guérie ». Cette collègue ne figurant pas dans la Liste Nationale des psychothérapeutes, l’Ordre italien des psychologues a encouragé son analysante à porter plainte. Le plus surprenant est que les arguments mêmes de sa cliente (que son analyste se soit limitée à l’écoute) jouent en faveur de la défense ! Comme vous voyez, on va jusqu’à reprocher à la psychanalyse de soigner et de ne pas soigner, d’être efficace et de ne pas l’être, selon les cas !

R : Il apparaît à la lecture de votre ouvrage que vous aussi avez eu des problèmes avec l’Ordre des Psychologues dans votre pays d’adoption. Existe-t-il beaucoup de cas similaires au vôtre en Italie?

A : En préparant ma défense personnelle, j’ai pris connaissance de l’existence d’un certain nombre de procès intentés à des psychanalystes « laïques » pour le simple fait d’exercer librement ce métier devenu (en paraphrasant Freud) toujours plus « impossible », bien qu’aucune condamnation pour « abus de titre ou de profession de psychanalyste » n’a encore été prononcée à ce jour. Et pour cause : il n’existe pas de titre ni de diplôme de psychanalyste, comme il n’existe aucun un titre de poète ! Le texte de la loi réglementant les activités de psychologue et psychothérapeute en Italie n’inclut pas la psychanalyse mais laisse, contrairement à la loi française, hélas un blanc se prêtant à interprétations. Assurément, il s’agit là pour les législateurs d’autres nations d’un exemple à ne pas suivre sous peine de voir se pointer dans le champs « psy » le spectre de l’inquisition et de ses persécutions.

R : Votre affaire judiciaire a duré environ 9 ans, et vous avez gagné plusieurs procès. Pourquoi cet acharnement envers un psychanalyste et, peut être, envers la psychanalyse ?

A : Plusieurs motifs doivent être convoqués. Le facteur économique et politique est le plus déterminant car les différentes disciplines du champ « psy » sont en concurrence et vont, c’est triste à dire, jusqu’à se faire la guerre pour s’accaparer la clientèle. D’autre part, l’Ordre des Psychologue italien est dans une mauvaise passe économique et faire rentrer les psychanalystes dans ses rangs voudrait dire augmenter ses revenus. Mais il existe aussi un problème d’ordre culturel. À mon avis une certaine confusion persiste, dans la mentalité populaire comme dans certains milieux académiques, sur la nature et les finalités de la psychanalyse. La science classique est par définition objective et universelle. Ainsi, on comprend mal qu’il puisse exister une science qui s’occupe de la subjectivité et du singulier. J’estime pourtant que toutes les disciplines du champ « psy », au-delà du suffixe qu’elles partagent, pourraient trouver des espaces spécifiques plus adaptés à leurs natures et évoluer différemment grâce à une conscience plus claire et acceptée de leurs propres finalités et limites.

R : Vous affirmez dans votre ouvrage que le but de la psychanalyse n’est pas de guérir, mais d’analyser. Pourtant, les personnes qui généralement vont en analyse souffrent et désirent aller mieux…

A : Il s’agit là d’une objection très répandue, mais attention, nous parlons uniquement de témoignages subjectifs. Dire « je vais mal » ne signifie pas être « malade » au sens médical du terme. Aucune lésion des tissus cérébraux ni aucun agent viral n’est cause de névrose, ni même de schizophrénie. Par contre, ce que les psychanalystes constatent quotidiennement depuis plus d’un siècle c’est que les personnes entrent en conflits, avec eux-mêmes et avec les autres, et ont des réactions émotives que les symptômes, à leur manière, expriment et qui les font souffrir. Même si l’on réussissait à supprimer tout simplement les symptômes, ceci ne nous éclairerait en rien sur leur sens. L’homme n’est pas une machine et une vraie « cure » psychologique ne saurait faire abstraction d’une confrontation avec soi même, si longue, incertaine et délicate elle soit.

R : Dans votre ouvrage vous citez des auteurs très différents et qui normalement sont considérés plutôt inconciliables : Freud, Lacan, Jung et surtout Szasz. On a du mal à vous placer. De quelle orientation vous réclamez-vous ?

A : J’estime que la psychanalyse est assez mure désormais pour pouvoir se passer de dogmes. Du reste, elle n’a pas à ressembler à une religion. Tous les grands psychanalystes ont apporté des connaissances importantes. Malgré les différences théoriques entre les Écoles, la psychanalyse se caractérise essentiellement par une approche partageant certains critères fondamentaux comme la finalité liée à la connaissance de l’inconscient, la parole libre, l’écoute, l’analyse des résistances, des rêves et du transfert, le recours à l’interprétation… Ainsi, l’Association des Psychanalystes Européens dont j’ai l’honneur d’être le Vice Président compte parmi ses membres des analystes d’orientations différentes et des représentants d’autres disciplines, mais ceci ne les empêche pas d’échanger dans un esprit d’ouverture et de respect. En d’autres termes, les théories psychanalytiques peuvent constituer des limites mais ne devraient en aucun cas devenir des prisons. Il s’agit de faire prévaloir leur efficacité heuristique sans nier certaines divergences.