La crise de l’être

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L’actualité nous le montre régulièrement, les religions aujourd’hui en présence ont un réel besoin de dialogue afin d’éviter la propagation de la haine et des guerres. En effet, si le concept d’âme est présent dans les différentes religions et croyances, il y a une différence fondamentale dans leurs façons de la concevoir et un manque certain dans la catégorie des non-croyants.  

Or l’homme, plus que jamais, a besoin d’une dimension spirituelle lui permettant de se comprendre et de se saisir comme âme. Aujourd’hui toute la problématique réside dans l’acceptation du postulat d’âme qui devrait pouvoir convenir à tous et réconcilier religions, croyances, athéisme et sciences.

Nous connaissons déjà l’incapacité des sciences dures à pouvoir en exprimer sa réalité ; il est donc impératif pour les sciences humaines de développer son sens ; et, comme nous nous y intéressons ici, d’en trouver les voies. La psychanalyse en ce sens se révèle l’outil privilégié car, par le dialogue qu’elle entraîne et le développement du questionnement chez le patient, elle pousse l’homme à se comprendre comme agissant à travers ses divers comportements ; et ainsi amorce sa conscience ontologique en la dirigeant vers une notion spirituelle plus féconde.

  Lorsque je travaille sur des cas de dépression ou sur le désespoir en général, je constate un manque chez les patients et à chaque fois la recherche de « quelque chose » qui serait au-delà de la simple réalité quotidienne. Chose plus aisée à comprendre lorsqu’il s’agit de croyants s’inscrivant dans une religion déterminée ; mais beaucoup plus complexe devant l’athéisme ou pour des patients qui n’ont plus vraiment espoir en une guérison de leur mal-être.

Je pense ici à une citation d’un philosophe du IIème siècle, Marc-Aurèle, disant « Tu peux, à l’heure que tu veux, te retirer en toi-même ; nulle retraite n’est plus tranquille, ni moins troublée pour l’homme que celle qu’il trouvera en son âme ». Et c’est bien là tout l’enjeu des voies de l’âme : celui d’accepter le trouble de l’existence prise dans un non-savoir, à travers la souffrance vécue personnellement, afin de faire émerger cette âme et s’y reconnaître comme essentiel.

Chez les patients dépressifs, peu importe leurs croyances, nous voyons différents stades se manifester. D’abord celui d’un malaise existentiel, un mal-être naissant qui s’affronte aux conditions de vie par rapport à la réalité, à autrui et à la morale ; et lui permettant par l’analyse de déterminer son fonctionnement et ses envies. Et, le stade plus avancé où ne réussissant pas à comprendre pourquoi son mal-être ou sa colère vis-à-vis d’autrui persistent malgré un dégagement essentiel, où débute sa recherche dite spirituelle comme besoin de sens, de fondement à l’existence.

Cette phase s’exprime plus facilement chez les croyants religieux dans le sens où des jalons existent déjà quant à la destinée humaine avec les conceptions de paradis et d’enfer par exemple. Notons qu’avec les avancées scientifiques, la foi religieuse tend à s’éprouver et entraîne chez les croyants des paradoxes difficilement conciliables entre foi, histoire, dogmes, cultes et science ; ce qui provoque des formes de scissions psychiques où le patient se sentant perdu, choisi de croire telle version plutôt qu’une autre.

Dans cette forme d’aisance psychologique, ou devrait-on dire de fuite face à une métaphysique incompréhensible, le patient recherche une écoute devant ses dilemmes, et le psychanalyste peut l’aider dans la formulation des questions afin qu’il y  apporte des réponses qui lui permettront de se saisir comme âme dans son humanité la plus fraternelle. Il en est autrement des non-croyants mais ce qu’il est fondamental de remarquer, c’est cette nécessité de dépasser le stade de la réalité objective afin de se saisir comme existant ayant un but supérieur dans l’existence ou la mort.

Par convenance, nous pouvons nommer cette phase avec Kierkegaard, celle de la sphère religieuse, dans laquelle l’homme tente de se comprendre en profondeur dans la souffrance d’un vivre qui ne lui correspond pas. Le thérapeute est alors le «guide», l’«aide de camp», permettant l’élévation de la notion d’âme. L’idée de souffrance, reprise par ailleurs dans différentes religions, apparaît comme la clé de compréhension. Le travail du psychanalyste dans un premier temps doit s’employer à déterminer les conditions d’expression de cette souffrance du spirituel, afin de faire progresser la conscience du patient vers l’idée d’une paix de l’âme en lien avec son humanité et donc les autres.

Dans cette crise de l’être en proie aux doutes et à l’angoisse du vivre en conformité avec un but qui serait originel, et l’angoisse du salut de son âme, nous pouvons y voir une recherche de sens suite à la perte de repères réels et objectifs. C’est ainsi la naissance d’un cheminement, vers Dieu pour les croyants et vers soi-même pour les non-croyants, afin d’ouvrir dans leur psyché une dimension théologique forte. De fait, la fonction du religieux serait d’affirmer la valeur infinie de la destinée humaine en démontrant la vérité du moi, la fonction de l’être, tout en tenant compte des particularités de chacun, à savoir de leurs âmes.

Il s’agit, pour le thérapeute, d’élever la conceptualisation du patient vers un stade supérieur de subjectivité par l’idée que chaque homme a une utilité propre s’inscrivant dans un ordre, que ce soit celui de la nature ou d’un Dieu en particulier. Chacun aspirant à sa propre vocation dans sa particularité individuelle exprime par là son humanité et son pouvoir d’être en conformité avec la coexistence d’autres. En effet, lorsque le patient est poussé vers une recherche du soi, il se recentre grâce à l’aide de son thérapeute et, via l’émergence de sa spiritualité, entre dans une forme de croyance où la symbolique fait sens.

Les conflits religieux s’exerçant à cause de la haine, du rejet du différent ou d’autrui, peuvent évoluer positivement si on les comprend comme les marques d’un sujet en devenir absolument nécessaire mais qu’il convient de modifier pour l’entente entre les cultes. Accès sur l’idée d’une extraction du moi dans sa singularité, l’homme peut prendre conscience de son être et de la nécessité de celui-ci ; non pas en opposition avec les autres, mais en corrélation absolument essentielle voir originelle. En effet, si nous partons du postulat que chaque âme, donc chacun, a sa propre « destinée » et que nous devons nous employer à l’exercer au sein d’un ordre, d’un grand « Tout » ; alors autrui devient mon allié, mon « prochain » et je ne peux donc être dénué d’humanité.

Accéder à sa propre conscience en la posant comme âme absolument nécessaire, et en postulant qu’il en est de même pour chacun, nous autorise à entrevoir autrui comme cet autre nous-mêmes, et ceci malgré ou plutôt devrions-nous dire grâce à ses croyances différentes. Ainsi les querelles religieuses s’orienteraient vers une forme de coercition interne et subjective à chacun, pour se développer vers le postulat d’un grand Tout organisé, où l’âme de tout un chacun à sa place comme nécessaire et fondamentale. Ici le sens de l’âme serait de permettre l’humanité étant donné qu’elle place l’homme dans une crise émotionnelle et psychologique dénotant une crise de l’être en mal d’un autrui idéalisé.

Il n’y aurait ainsi plus de conflits voir de désaccord interne car on pourrait y voir la marque du sceau de dieu ou une forme de destin nécessaire d’un être, d’une âme parfaitement unique. Forme de raison spéculative, cette dialectique en mouvement n’a pas à éprouver les religions existantes, mais à poser les jalons d’une vision plus rationnelle, à même d’endiguer les conflits religieux et de permettre à l’homme d’élever sa conscience vers une compréhension plus humaniste. De fait, si nous prenons l’exemple d’un croyant, il ne s’agira pas de mettre à mal sa confession, mais d’adopter une vision de l’âme où par exemple Dieu coexisterait originairement à l’autoconstitution de la conscience de soi agissant comme une révélation de notre liberté d’être. La théologie devenant science dont l’objet est l’étude de l’histoire des religions et non plus une scolastique capitalisant les idoles.

La psychanalyse peut permettre à ce mouvement vers une forme de foi de s’effectuer. La foi ici est une ouverture à l’Absolu qui enjoint l’homme fini à entrer dans une relation avec lui-même infinie ; comme une seconde naissance pour les croyants y voyant un accès à Dieu par exemple. Pour emprunter à la terminologie religieuse ; c’est dans le repentir que l’homme parvient à faire émerger cette forme de conscience salutaire, son âme, dans le repentir de lui-même, en sa fausseté, vis-à-vis d’autrui, voir même de Dieu.

Il s’agit ainsi de réconcilier foi et existence dans l’idée du devenir soi, dans la pratique de la compréhension de la réalité, dans l’acceptation des contraires, en aidant le patient à comprendre les paradoxes de son existence individuelle. Le « pathos » humain reflète dès lors un nouvel aspect : celui de la catégorie essentielle d’un moi se dévoilant à lui-même, d’un moi saisissant ses limites aux prises avec ses tourments existentiellement immédiats, pour se placer dans l’Absolu, dans sa valeur éternelle, poussé au libre choix mais toujours engagé dans le monde avec autrui dans un rapport ontologiquement subjectif.  

Pour faire plus simple, il s’agit d’engager le patient, ou devrions-nous dire l’homme en général, à communiquer avec lui-même sous l’angle d’une intuition ou d’une destinée personnelle de son âme vers une sphère spirituelle et/ou religieuse en tant que fondement de notre humanité, seule à même de proscrire les conflits religieux existants. Symboliquement au travers de la recherche du soi, le patient parvient à communiquer avec son âme, qui prise initialement dans des tourments idéologiques, intègre autrui et unifie la personnalité.

Aider le patient dans ce cheminement peut lui permettre d’ouvrir ses conceptions et les affronter face à une dimension spirituelle du soi dans le sens d’un recentrement et d’une ouverture à une dimension théologique agissante comme symbolique et permettant l’exercice de la raison, que ce soit sous l’angle d’une religion en particulier ou d’une forme d’athéisme. Maintenant et plus que jamais nous avons besoin de redéfinir les voies de l’âme afin de faire émerger une tolérance et une fraternité désuètes face aux dogmes ancrés dans l’ignorance d’un être à penser qui ne s’éprouve plus.

Métaphoriquement, par l’intermédiaire du dialogue, nous avons besoin de faire dialoguer les religions entre elles afin qu’elles puissent s’unir sur le concept d’humanité. Chaque fanatique l’est par fainéantise de recherche du soi, par conformisme à un ordre religieux, par un dégoût d’autrui et par le manque de conscience sur le fait que vivre reste un droit naturel, qu’il émane de Dieu ou non. La réconciliation des croyances sur l’âme en appelle à notre humanisme afin qu’il intègre l’autre comme notre égal dans sa différence.

Cela ne se peut tant que nous continuons à accès nos propos sur des dogmes religieux en inadéquation avec notre évolution, et non pas sur l’intérêt d’une sphère spirituelle propre à chaque homme comme acte de l’existence de l’âme et faisant force d’humanisme.   Méditons donc sur cette citation de Victor Hugo qui fait sens ici : « C’est parce que l’intuition est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est parce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse ».    

par Sabrina Tezza